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Madeleine
Telle est la vie des dieux et des hommes
divins et bienheureux :
s’affranchir des choses d’ici-bas, s’y déplaire,
fuir solitaire vers le solitaire.
Plotin, Ennéades, VI-9
Traité sur le bien
À l’orée de l’hiver, Madeleine se donnait à qui voulait bien la prendre.
Les noyaux de chaleur favorisant les rapprochements, elle accueillait en elle des hommes dont elle ne voyait pas toujours le visage. Ils quittaient le noyau avant qu’elle n’émerge du sommeil, pressés de partir en quête de leur pitance ou de leur aumône quotidiennes. D’eux elle ne connaissait que la chaleur de leurs mains ou de leur haleine sur son cou, l’épaisseur de leur ventre ou la rudesse de leurs hanches et, bien entendu, la longueur, la grosseur, la tension du bout de chair qu’ils plongeaient en elle avec plus ou moins d’adresse, la brutalité ou la douceur de leurs caresses, la force de leur éjaculation. Après l’avoir inondée, certains s’endormaient en restant collés à elle, d’autres se débrouillaient pour allumer une cigarette rudimentaire ou boire une gorgée de vinasse, d’autres s’accordaient un petit temps de répit avant de recommencer. Quelques-uns, qui n’avaient pas approché de femme depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, la prenaient toute la nuit et l’abandonnaient à l’aube complètement saccagée. Elle pissait alors des lames de rasoir et gardait plusieurs jours l’impression de s’être accroupie dans un buisson d’épines. Ils ne mettaient pas de capote, d’abord parce que, sous la pression religieuse, les distributeurs avaient été retirés des rues de Paris, ensuite parce que les rares préservatifs en provenance des pays d’Asie étaient vendus à des prix prohibitifs. Peut-être rongée par le sida, la golfée ou un autre de ces virus qui déferlaient silencieusement sur l’Europe, Madeleine refilait avec générosité ses saloperies intimes aux inconnus allongés à ses côtés dans les noyaux de chaleur. Maillon d’une chaîne invisible et meurtrière. Quelle importance ? Elle n’avait pas les moyens de s’offrir un test de dépistage. Et puis elle avait cessé de vivre depuis bien longtemps.
Depuis, précisément, le jour où des salopards s’étaient introduits chez elle et lui avaient enlevé ses enfants. Fred, le mari de Madeleine, s’était pendu une semaine après leur disparition. Sans emploi, alcoolique, il pérorait au troquet du bout de la rue pendant que les ravisseurs s’introduisaient dans leur minuscule maison d’un lotissement de la banlieue sud sans laisser de trace de leur passage. Il avait installé les gosses devant un dessin animé avant de rejoindre ses compagnons de beuverie, estimant qu’il avait deux bonnes heures devant lui, largement le temps de se réchauffer les sangs avec quelques verres de rhum. Seul l’alcool avait le pouvoir de lui faire oublier ses deux années de guerre sur le Front Est. Deux années qu’il évoquait seulement devant les piliers de bistrot, en des termes si crus, si choquants qu’ils ne paraissaient pas crédibles. Les mots lui manquaient sans doute pour décrire l’horreur d’un conflit qui s’était éternisé et changé en cauchemar. Fred et ses camarades avaient commis des atrocités sur les ousamas tombés entre leurs mains. Fous de colère et de terreur, ils les avaient découpés vivants en commençant par les oreilles, les yeux et les couilles. Ils les avaient laissés agoniser nus et ensanglantés dans la boue des tranchées en leur pissant dessus et en leur fourrant de la viande de porc dans la bouche. Les hurlements et les gémissements avaient habillé le silence cotonneux des nuits de temps à autre déchiré par les déflagrations. De retour à la vie civile, Fred s’était saoulé pour oublier qu’il s’était comporté comme le dernier des salauds. Il était revenu à la maison, mais n’avait jamais repris sa place de mari et de père. Touchant une maigre pension d’ancien combattant, il avait refusé les boulots qu’on lui avait proposés et plongé définitivement dans l’alcool. Il ne s’était pas montré violent avec Madeleine et les enfants, mais il était resté à leurs côtés sans les voir, sans les remarquer, comme s’ils évoluaient sur un théâtre d’ombres. Il s’était pendu dans la cave après s’être crevé les yeux et tranché le pénis. Sous ses pieds, dans la flaque de sang à demi séchée, gisaient deux bouteilles de rhum vides, le bout de chair flasque et le couteau de boucherie.
Madeleine avait manqué une semaine dans le lycée catholique où elle travaillait comme aide-cuisinière. Son absence pourtant justifiée lui avait valu un licenciement sans préavis. Comme elle n’avait pas fini de payer le crédit, comme elle n’avait plus très envie de vivre dans un lieu qui symbolisait son malheur, elle s’était laissé expulser sans résistance, la banque exploitant immédiatement sa détresse pour récupérer la maison, la rafraîchir et la revendre avec un confortable bénéfice. Les banques n’avaient plus besoin de mettre les formes pour se gaver de détresse humaine. Elles s’engraissaient à une vitesse stupéfiante depuis que la récession frappait la vieille Europe débarrassée de ses vieilles lunes humanistes. D’abord hébergée dans l’appartement parisien d’une amie d’enfance dont le mec avait essayé de la baiser avant de la foutre dehors, Madeleine s’était retrouvée dans la rue à l’âge de vingt-sept ans, sans boulot, sans fric, sans relation, sans famille. Elle avait peu à peu perdu tout repère, toute notion d’elle-même. Elle avait commencé à se vendre pour une poignée d’euros, puis, quand la crasse, la souffrance et la lassitude avaient effacé les derniers vestiges de sa beauté, pour un bout de pain ou une gorgée de vin. Puis elle s’était offerte aux anonymes à seule fin de briser un sentiment de solitude de plus en plus glaçant. Elle ne ressentait pas vraiment de plaisir, elle volait une partie de leur énergie, du moins c’est ce qu’elle croyait, aux hommes plus ou moins jeunes qui cédaient à ses avances – elle n’en avait pas encore rencontré qui les refusent. Persuadée qu’elle ne survivrait pas à l’hiver si elle ne faisait pas le plein de liqueur séminale, elle s’était confectionné des vêtements aisément relevables qui favorisaient le coït. Le jour, elle traînait sa misère dans Paris, jouant à cache-cache avec les milices engagées par les transports parisiens pour chasser les sans-abri des stations de métro. Une affiche ou une couverture de magazine lui rappelait parfois ses enfants ; elle fondait alors en larmes et pleurait jusqu’à la tombée de la nuit. Elle rencontrait des difficultés grandissantes à reconstituer leurs traits, comme s’ils n’avaient existé que dans son imagination. Elle se rappelait avec plus de netteté les personnages de séries télévisées ou ses copines de l’école maternelle. Elle s’enfonçait chaque jour davantage dans son indignité de mère.
L’hiver s’annonçait aussi rude que les trois précédents. Alors qu’on venait à peine d’entrer dans l’automne, les nuits et les aubes étaient déjà glaciales. Les pluies brèves, rageuses, se retiraient en découvrant un ciel livide, les vents colériques se faufilaient sous les vêtements et mordaient la peau.
En fin d’après-midi, Madeleine se rendit dans la cave d’un immeuble en ruine où se rassemblaient des hommes et des femmes en quête de chaleur. Le premier noyau se formait sans que personne n’eût été prévenu. Ils se retrouvaient avec plaisir après avoir été éparpillés par les beaux jours. Certains d’entre eux avaient pensé profiter de l’été pour chercher du travail ou partir sous des cieux plus cléments, mais aucun n’avait pu mettre ses projets à exécution. Les portes s’étaient fermées l’une après l’autre, ils n’avaient pas trouvé l’argent pour s’acheter un billet de bateau ou de train, ils avaient épuisé leur temps à mendier, à satisfaire leurs besoins quotidiens.
Madeleine reconnut quelques têtes dans le groupe d’une vingtaine de personnes assises ou allongées sur des couvertures étalées. Assez grande, la cave se divisait en plusieurs compartiments parfois envahis par les éboulis. Par les soupiraux, la lumière du jour déclinant se glissait en rayons rouille et obliques entre les pierres et les gravats. Les membres du noyau – les atomes – avaient entassé leurs trésors au centre de leur cercle, pain, fromages, paquets de gâteaux, fruits blets, briques de soupe, boîtes de conserve, sachets de jambon, cubis de vin… Ça se passait toujours comme ça au début : on était heureux de replonger dans cette chaleur humaine que ne remplacerait jamais la canicule, on partageait l’espace, la nourriture, les médicaments périmés, les discussions, les bobos, les espoirs. Les traits sculptés par le mauvais vin et les privations se détendaient, les lèvres se retroussaient, les sourires édentés plissaient les pommettes et les tempes, les plaisanteries fusaient, les rires se répondaient. L’ambiance se détériorait à mesure qu’avançait l’hiver, sans doute parce que les conditions se durcissaient, que les ressources s’amenuisaient, que l’instinct de survie prenait le pas sur la solidarité. Les apôtres du partage se métamorphosaient alors en démons égoïstes, les noyaux de chaleur en cours des miracles. Il fallait veiller à ne pas se retrouver embringués dans une querelle qui pouvait dégénérer en rixe et se régler à coups de couteaux ou de tessons de bouteille. Ni les flics ni les milices privées n’intervenaient dans les bagarres entre sans-abri. L’État européen utilisait tous les moyens pour réguler les flux des miséreux qui débordaient les grandes villes, et, bien qu’accessoires, les meurtres concouraient à réduire une population déjà décimée par les épidémies, les drogues, la faim et le froid. Madeleine avait vu des keufs assister sans remuer le petit doigt à la mise à mort d’un pauvre bougre convaincu d’avoir dérobé un paquet de biscuits à un groupe de clochards. Elle les avait vus ricaner pendant que les bourreaux, déchaînés, arrachaient ses frusques au cadavre mutilé et le balançaient dans la Seine. Avant de tourner les talons, les gardiens de la paix avaient distribué des clins d’œil et des sourires de complicité aux meurtriers maculés de sang et sidérés par leur propre fureur.
Elle remarqua quelques jeunes parmi les hommes du noyau de chaleur, dont certains avaient à peine atteint les quinze ans. S’ils gardaient de l’enfance des yeux ronds, un corps vigoureux et une certaine inquiétude, l’errance et les privations avaient creusé leurs traits et les avaient transformés en vieillards prématurés. Elle se souvenait avec acuité du garçon qu’elle avait dépucelé l’hiver précédent. L’ayant repéré au moment du rassemblement, bouleversée par sa beauté, par sa fragilité, elle s’était débrouillée pour s’allonger près de lui. Elle avait adoré ses hésitations, sa maladresse, sa vigueur, la tendresse contenue dans ses caresses, dans son souffle, dans ses gémissements. Elle avait eu l’impression d’accoucher à l’envers, de se remplir de liquide amniotique, de sentir un nouvel enfant rentrer et bouger en elle. Elle lui avait saisi la main et l’avait glissée entre ses cuisses afin de prendre sa propre part de jouissance, puis, tandis que les autres s’endormaient dans un concert de ronflements, de râles, de toux et de sifflements, elle avait pleuré en silence jusqu’au cœur de la nuit. Elle ne l’avait jamais revu. Dans une métropole comme Paris, avec le nombre de noyaux qui se formaient chaque soir, les rencontres tenaient du hasard, ou du miracle.
On procéda au partage des vivres et on mangea de bel appétit malgré le pain rassis et le goût aigre de la piquette. Un homme à la grande gueule alluma une grosse bougie piquée dans une église. La flamme vacillante brillait avec davantage d’intensité qu’une étoile dans la cave promise aux ténèbres. Madeleine lui demanda comment il avait réussi à s’introduire dans l’église. Elle-même adorait se rendre dans les lieux de culte, les basiliques, les cathédrales, les chapelles, les seuls endroits où elle pouvait goûter un peu de paix intérieure, voire, quand personne ne la dérangeait dans son recueillement, une émotion proche du ravissement. Mais les paroissiens s’étaient constitués en milices, en patrouilles, pour interdire l’accès des édifices chrétiens aux sans-abri, et elle se heurtait désormais à des portes closes ou à des gardiens intransigeants. Les monuments partiellement détruits par les bombardements étaient eux-mêmes fermés par des murs de parpaings. Un temps elle était parvenue à se faufiler dans la chapelle de la rue du Bac, où la châsse de Catherine Labouré et la statue de la Vierge gisaient sous les décombres de la toiture en partie effondrée. À genoux sur les dalles de pierre, elle avait imploré le Seigneur et sa divine Mère de mettre fin à son supplice, de lui rendre ses enfants ou de lui accorder la grâce de l’oubli. Qui mieux que le fils de Dieu mort sur la croix pouvait compatir aux souffrances humaines ? À la douleur des mères ? Des larmes d’apaisement s’étaient écoulées de ses yeux. Elle s’était crue bénie par le Christ, baignée de sa miséricorde, jusqu’à ce qu’un prêtre en soutane la surprenne dans la chapelle et, à l’aide d’âmes charitables, la fiche dehors sans ménagement. Elle était retournée rue du Bac quelques jours plus tard, mais, cette fois, elle s’était heurtée aux barrières et aux grillages posés par l’entreprise chargée de la reconstruction.
« Faut juste prendre les bons passages, répondit l’homme à la grande gueule après avoir lampé une gorgée de vin au goulot d’une bouteille et s’être essuyé les lèvres d’un revers de manche. Quand on connaît bien les égouts, on peut aller n’importe où dans Paris. Même à Notre-Dame ! Même au palais de l’Élysée ! »
Il ressemblait au père Noël avec sa longue barbe grise et son manteau à dominante rouge. Un père Noël obscène qui aurait forcé sur la bouteille avant d’entamer sa tournée des cheminées. Des stries pourpres zébraient le bleu et le blanc de ses yeux. Madeleine n’aurait pas aimé se frotter contre lui. Quelque chose en lui la repoussait, peut-être sa façon de regarder par-dessous, jamais franchement, comme s’il préparait quelque mauvais coup, comme s’il n’avait pas la conscience tranquille. Et puis il y avait des limites à la crasse, elle n’aurait pas aimé qu’il balade sur sa peau ses doigts courts aux ongles noirs, qu’il lui souffle son haleine avinée sur la nuque. Elle n’osait imaginer dans quel état était sa queue.
Elle avait pu s’offrir une douche deux jours plus tôt. Les établissements de bains bon marché s’étaient multipliés ces dernières années. Il en coûtait tout de même trois euros pour rester cinq petites minutes sous une eau vaguement chaude, et il valait mieux se dépêcher si on ne voulait pas payer trois euros supplémentaires pour le rinçage ou sortir dans la rue avec les cheveux encore enduits de shampoing.
La douche lui avait fait le plus grand bien. Elle s’était savonnée pratiquement à sec avant de tirer sur la chaîne, puis elle avait relâché la poignée afin d’étaler sur ses cheveux mouillés la dose de shampoing comprise dans le prix, elle s’était frottée avec énergie et, enfin, elle avait laissé couler l’eau sans interruption jusqu’à ce que le minuteur eût égrené ses secondes. Elle était ressortie régénérée de l’établissement. Il lui avait manqué un euro, en revanche, pour procéder au lavage semestriel de ses vêtements. Elle connaissait une laverie automatique dans le 20e arrondissement, fréquentée principalement par des sans-abri. On pouvait se déshabiller et rester vêtu de son seul manteau, d’une couverture ou d’une simple serviette pendant que les machines tournaient. De temps à autre les flics avertis par les riverains débarquaient et raflaient les femmes et les hommes dont l’absence de tenue offensait la pudeur des passants, mais, la plupart du temps, les autorités leur fichaient la paix. Elle se sentirait complètement propre, parée pour les amours d’hiver, lorsqu’elle aurait déniché l’argent nécessaire à la lessive.
« Si tu veux un jour aller dans une église, ma belle, t’as qu’à me demander, reprit l’homme. J’suis pas difficile à trouver dans le 12e. Tout le monde me connaît sous le nom de Picpus.
— C’est plutôt toi qui les donnes, les puces ! » croassa une femme.
Sa voix enrouée se brisa en une succession de rires caverneux qui s’achevèrent en une violente quinte de toux.
« J’y penserai », marmonna Madeleine.
Elle se promit de ne jamais tomber dans les pattes de Picpus.
Après le dîner, des cigarettes roulées à la hâte passèrent de main en main. Elles ne contenaient pas que du tabac, mais une substance odorante qui tournait la tête à la première bouffée et estompait les formes. La seule taffe qu’elle inhala mit Madeleine dans un drôle d’état. De nombreuses variétés de merde circulaient dans les rues de Paris, fournies par de petits revendeurs qui s’arrangeaient pour vider les fonds de poches déjà percés des sans-abri. Ils les coupaient de diverses saloperies dont certaines pouvaient déglinguer un fumeur accro en trois ou quatre ans. Déjà des couples se formaient autour de Madeleine. Désinhibés par le shit, les atomes n’attendaient pas l’obscurité totale pour entamer leurs ébats. La flamme de la bougie révélait des peaux couvertes de plaies, de bleus et de croûtes sous les vêtements débraillés. Les bouches édentées s’entrechoquaient, les chevelures grasses s’emmêlaient, les mains aux ongles noirs disparaissaient sous les chemises, les jupes ou les pantalons. Aux senteurs d’herbe brûlée se mêlaient les odeurs de séborrhée, de sueur, de sexe et de crasse. Les soupirs, les frottements, les baisers, les chocs sourds des corps dominaient la rumeur de la ville. Étourdie, Madeleine ferma les yeux et se renversa contre le mur de la cave. Curieusement, elle qui se livrait volontiers à ce genre d’activité dans les noyaux de chaleur, elle se sentait gênée, voire écœurée, par le comportement de ses frères et sœurs de misère. Elle n’avait jamais rien ressenti de la sorte les hivers précédents. Les pétards ne provoquaient habituellement qu’une détente, un oubli bienfaisant dans un monde hérissé d’aspérités. Les trafiquants avaient certainement rajouté des substances psychotropes dans leur merde, mais, alors que la fumette abolissait toute pudeur chez les autres, elle provoquait l’effet inverse chez Madeleine, un brusque recul, l’impression aiguë, presque paranoïaque, qu’elle n’appartenait pas à ce monde.
« J’ai comme une envie de faire une petite visite dans ta grotte de Lourdes, ma belle. »
Madeleine sursauta et rouvrit les yeux. Picpus s’était approché d’elle à quatre pattes. Son sourire libidineux dévoilait ses rares chicots cerclés de noir. Submergée de dégoût, elle eut un mouvement de recul. L’arrière de son crâne heurta le mur de pierre. Il continua d’avancer son énorme tête rougeaude et planta presque le nez dans le sillon de ses seins.
« Joue pas les effarouchées, ma belle. » Il désigna d’un coup de menton le bas-ventre de Madeleine. « T’as reçu plus de monde là-dedans que la gare de Lyon. C’est comme ça qu’on t’appelle, d’ailleurs, Gare de Lyon. Alors, t’as aucune raison de me claquer la porte au nez. »
Il lui posa la main sur l’avant-bras. Elle frissonna et se dégagea d’un geste brusque.
« Je reçois qui je veux, lâcha-t-elle sans desserrer les lèvres. Et toi, mon pote, je te veux pas. »
Sa réaction eut pour seul effet d’agrandir les yeux et de figer le rictus de Picpus.
« J’crois bien que t’as pas le choix, Gare de Lyon ! »
Madeleine désigna une femme dépoitraillée qui tirait comme une damnée sur un pétard et dont le nez, les pommettes et les arcades rougeoyaient au cœur de l’épais nuage de fumée.
« C’est toi qui as ramené cette merde, hein ? Tu penses peut-être qu’avec ça toutes les femmes te tombent dans les bras ? »
Picpus grogna et, comme un animal fouisseur, remua sa grosse face entre les seins de Madeleine. Tremblante, elle saisit de la main gauche une pierre qui lui irritait les fesses, la garda un petit moment dissimulée dans son dos, attendit qu’il cesse de bouger pour la lui abattre de toutes ses forces sur la nuque. Il poussa un hurlement de cochon égorgé. Un silence soudain ensevelit la cave. Madeleine ne perdit pas de temps à vérifier que le coup avait mis son agresseur hors d’état de nuire, elle se releva et fila hors de la pièce basse en enjambant les corps enchevêtrés. Une fois dans le couloir séparant les compartiments de la cave, elle entendit la voix braillarde de Picpus qui ordonnait aux autres de la rattraper. Elle tenta d’accélérer l’allure, mais buta à plusieurs reprises sur des pierres ou des poutrelles métalliques posées comme des pièges dans l’obscurité naissante. Le bas de sa robe se prit dans une grille couchée. Il fallut pour se dégager qu’elle déchire l’épais tissu d’un coup sec. Elle n’avait pas fourni ce genre d’effort depuis bien longtemps, le souffle lui manquait déjà, son cœur cognait comme un gong déglingué, elle suait mille morts à remuer son corps engourdi par la piquette et le shit. Elle n’eut pas besoin de se retourner pour se rendre compte que des bruits de pas et de voix se rapprochaient d’elle. Des hommes du noyau avaient interrompu leurs ébats pour se lancer à ses trousses. Elle n’avait aucune chance de leur échapper. Picpus l’offrirait à ses compères après l’avoir violée, puis il l’égorgerait. Humilié en public, il ne ferait preuve d’aucune mansuétude. Il était de l’espèce des hommes qui éprouvaient le besoin d’asseoir leur autorité par la terreur, un minable tyran des rues. Elle tourna en rond sans trouver l’escalier qui reliait la cave et le rez-de-chaussée de l’immeuble. Des mèches de sa chevelure lui tombaient dans les yeux, elle se cognait aux portes et aux murs. Affolée. Mouche prisonnière d’une cage de verre. Elle revit le masque apaisé de Fred décroché de sa corde, son cou cerclé d’une large plaie bleuâtre. Puis, avec une netteté dérangeante, les frimousses de ses enfants, froncées, rieuses, moqueuses. Où étaient-ils ? Avec leur père ? Elle n’avait pas envie de les rejoindre, pas maintenant. L’existence sur terre lui semblait toujours aussi riche de promesses. Elle s’était engagée sur un chemin qui, elle le pressentait, elle le savait, débouchait sur les mondes extatiques entrevus dans les églises ou les chapelles.
« Là ! »
Elle s’était fourvoyée dans une cave qui n’offrait pas d’autre issue. Ses poursuivants, au nombre de trois, se ruaient à leur tour par la porte et lui interdisaient tout retour en arrière. La lumière du jour agonisant ne pénétrait pas dans la pièce exiguë et basse. La tête rentrée dans les épaules, les traits crispés par la peur, elle se réfugia dans le coin opposé à la porte. Elle peinait à contrôler sa respiration, se mordait les lèvres pour ne pas hurler. Les trois hommes se déployaient dans l’obscurité. L’un d’eux fredonnait une comptine enfantine d’une voix de fausset. Elle comprit que, davantage que les complices de Picpus, ils étaient ses soldats, ses valets. Elle se rappelait maintenant leurs sourires entendus, leurs propos à double sens, leur générosité trop démonstrative pour être honnête. Ils ne s’étaient pas invités dans ces sous-sols par hasard, ils s’étaient joints au noyau de chaleur dans un but précis. Après avoir pris du bon temps avec les femmes, ils prévoyaient sans doute de les égorger au cours de la nuit et de revendre leurs organes, leurs yeux, leurs cheveux ou leur peau aux trafiquants de chair humaine. Un vieil homme avait parlé à Madeleine de ces bandes qui hantaient les nuits parisiennes et qu’on surnommait les vampires ou les dépouilleurs. Elle n’avait pas vraiment gobé ces histoires, pensant que les sans-abri éprouvaient le besoin de conjurer leurs peurs par le verbe, de se forger leurs légendes. Les trois poursuivants se rapprochaient, sans hâte, jouissant de la terreur qu’ils inspiraient à leur proie. Ils peuplaient l’obscurité de claquements de langue, de miaulements, de ricanements.
Épouvantée, incapable de tenir sur ses jambes, Madeleine se laissa glisser contre le mur. Le sang avait cessé de couler dans ses veines. Les chasseurs perçurent le froissement des vêtements de leur gibier sur les pierres et poussèrent des ululements hystériques. Elle ouvrit la bouche en quête d’oxygène et ferma les yeux. Subitement, elle se retrouva dans la chapelle de la rue du Bac, face à la statue à demi ensevelie de la Vierge. Elle ressentit aussitôt un grand calme, une sérénité comparable à celle qu’elle avait quelquefois expérimentée dans les lieux saints. Immergée dans la tendresse et la douceur de la Mère. Elle lâcha prise, perdit toute notion d’espace et de temps.
Il lui sembla que les trois hommes fouillaient la pièce avec fureur, proféraient des litanies de jurons, se demandaient où était passée la satanée bonne femme qu’ils avaient vue, de leurs yeux vue, entrer dans la pièce, se retiraient après avoir allumé une torche et promené le rayon lumineux sur le sol craquelé et les murs noirs.
Madeleine n’eut pas envie de quitter la cave. Pas envie de briser l’enchantement. Elle se sentait plus proche de Fred et des enfants qu’elle ne l’avait jamais été. Ils avaient aboli les distances. Ployé le temps.
Leurs âmes la pénétraient, la ravissaient.
Un rayon de lumière la tira de son sommeil. Elle s’étira, se rajusta et sortit de la cave. Le froid du crépuscule lui cingla le visage. Combien d’heures avait-elle passées dans cette cave ? Elle ignora les ombres qui s’agitaient entre les gravats. Elle se remémorerait ces instants de grâce chaque fois qu’elle serait possédée par la peur. Il lui fallait maintenant trouver quelques euros pour manger et laver ses vêtements.